|
L'équipe Syfia Info est une association qui regroupe 9 agences de presse indépendantes dont 6 en Afrique (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Madagascar, RD Congo, Sénégal). Les 80 journalistes de l’équipe travaillent en réseau pour produire et diffuser de l’information destinée aux journaux du Sud et du Nord. L’autre mission de Syfia est la formation pratique de journalistes locaux. |
Tous les articles > Article 701
par Nasseem Ackbarally
Maurice (SYFIA Maurice) Dans la petite île de Rodrigues, au large de Maurice, des collégiens consacrent trois heures par semaine à apprendre à lire, à écrire et à compter à ceux qui ne vont pas à l'école.
Antoinette, 15 ans, est la cadette d'une famille d'agriculteurs et d'éleveurs de Rivière Citron, village rodriguais de quelques centaines d'habitants. Elle n'est jamais allée à l'école ; elle s'occupe des tâches ménagères en l'absence de sa mère qui reste toute la journée aux champs et avec les chèvres. "Je dois aussi obéir aux ordres de mon frère aîné et de mon père. Puisque je reste à la maison, je suis obligé de m'occuper de tout", raconte-t-elle. Un jour, voyant sa soeur très fatiguée, Alain, le jeune frère d'Antoinette, élève au Rodrigues College, essaye de l'aider. Réaction immédiate du père : "Ce n'est pas un travail pour un garçon. Va plutôt faire tes devoirs". Le soir, au dîner, le père se dit "choqué" par l'attitude de son fils qui a mis la main au ménage. La discussion s'engage alors sur l'éducation de la jeune fille. Depuis ce jour d'avril dernier, tout le monde l'aide à faire le ménage pour qu'elle puisse suivre les cours d'alphabétisation donnés par d'autres jeunes au centre communautaire du village. Plus d'une centaine de collégiens rodriguais participent volontairement à ce programme d'alphabétisation des adolescents défavorisés de l'île. Appelé "Basic Education For Adolescents" (Befa), il a été lancé il y a un peu plus de deux ans, à l'initiative de Hélio Etienne, enseignant et artiste rodriguais, avec le soutien financier de l'Unicef et de la collaboration du ministère de Rodrigues. Une "école" proche de la vie. "Le projet Befa a un caractère social et englobe tout Rodrigues. Nous avons sollicité et obtenu l'aide des présidents pour encourager les jeunes de leurs villages à se faire inscrire à ce programme", déclare M. Etienne. Plus de 1300 garçons et filles acquièrent ainsi des connaissances de base afin de mieux se débrouiller seuls dans la vie quotidienne. Ils sont aussi amenés à réfléchir sur le développement de leur île, la société d'aujourd'hui et celle de demain. 728 d'entre eux ont terminé le programme à la fin de l'année dernière ; 625 autres sont actuellement "en classe." Hélio Etienne explique avoir eu cette idée "parce que le système éducatif dans l'île continue à perpétuer des idées qui ne répondent plus aux besoins immédiats des Rodriguais". "Le système colonial, dont nous avons hérité, est resté inchangé depuis l'indépendance de Maurice, il y a un peu plus de 30 ans", poursuit-il. Le problème majeur de l'école primaire (5 à 12 ans) est l'absentéisme. "La majorité des Rodriguais sont pauvres. Un grand nombre d'enfants viennent à l'école sans nourriture ; d'autres doivent rester à la maison car, même si l'éducation est obligatoire et gratuite, ces parents ne peuvent subvenir aux besoins de base - matériel scolaire, nourriture et frais de transport - de leurs enfants", révèle le coordonnateur du Befa. Longtemps négligés par le gouvernement mauricien de Port-Louis, à cinq cents kilomètres de là, les Rodriguais ont appris pour leur survie à ne compter que sur eux-mêmes et sur les ressources de la nature. Faute de débouchés, tout le monde vit de l'élevage et de l'agriculture. Or, la sécheresse, très régulière dans l'île, et l'érosion du sol montagneux, n'arrangent pas les choses. Les revenus familiaux baissent et les gens sont obligés de couper sur le budget consacré à l'éducation de leurs enfants. "Les bourses du gouvernement ne sont destinées qu'à l'élite", poursuit M. Etienne. Plusieurs milliers d'enfants sur les 10 000 jeunes de moins de dix-neuf ans que compte l'île ne sont jamais allés à l'école. D'autres qui y sont passés ne savent ni lire, ni compter, ni même écrire leurs noms. "Nous nous sentions inutiles, déclarent Mylène et Joyce. Les gens nous regardaient comme si nous étions des bons à rien." Ce programme est une découverte pour tous : pour les jeunes élèves comme pour leurs jeunes "profs" qui prennent ainsi conscience de la détresse et la misère des autres. L'enseignement ne ressemble pas à celui dispensé par la "vraie" école. Les livrets, élaborés par le Befa, abordent les réalités de la vie de tous les jours (santé, nutrition, socialisation, communication...). Leur lecture est attrayante. L'un des objectifs de ce plan est aussi de fixer les jeunes Rodriguais. Privés d'opportunités, ils sont nombreux à fuir leur île. Destination : l'île Maurice, plus prospère, dans l'espoir de petits boulots ne nécessitant pas de grande formation. Mais sur place, ils découvrent vite qu'il n'y en a guère. Les industriels et autres entrepreneurs qui ont réalisé le progrès économique de l'île ont maintenant besoin d'une main-d'oeuvre qualifiée afin de consolider leurs marchés. Frustrés, beaucoup de Rodriguais vivent en squatters dans des bicoques construites à la hâte avec de vieilles tôles rouillées, aux alentours de la capitale, Port-Louis. Certaines des femmes se livrent à la prostitution ; les hommes font de petits boulots, ici et là. Les autres sombrent dans la drogue ou le vol. Mais aucun d'entre eux ne souhaite, pour l'instant, rentrer à Rodrigues. La vie y est trop dure. ![]() version imprimable |