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par Johanne Lauzon
Canada (SYFIA Canada) Le commerce équitable gagne peu à peu les consommateurs canadiens, surtout les jeunes. Ce sont eux qui font avancer la juste cause des producteurs du Sud. Rencontre, à Montréal, d'une jeune femme décidée à faire bouger l'ordre mondial des choses.
"Bonjour ! Ça va ? Un déca et un café ordinaire pour emporter", demande un client encore endormi. L'arôme du café embaume la pièce aux murs peints en rouge et vert. Ici, au café Rico, l'ambiance est décontractée à l'instar du "Plateau", le quartier "jeune et branché" de Montréal où il se trouve. À l'entrée, il y a même un hamac suspendu... pour la sieste ! Une demoiselle parcourt son journal ; un jeune homme lit un roman ; des gens d'âge mûr prennent un dernier café avant de partir en vélo. "Bonne balade !", lance Stéphane Kordahi, le jeune propriétaire. Sous ses allures familières, "Café Rico" n'est pas qu'une simple brûlerie. C'est une brûlerie équitable, la seule à Montréal. La carte comprend uniquement des grains payés à juste prix à des producteurs du Costa Rica, du Guatemala, de la Bolivie et de la Colombie. Un mélange africain (Cameroun, Congo, Tanzanie) est aussi disponible. Le torréfacteur-importateur promet d'ailleurs de mettre davantage d'efforts sur l'Afrique. Après tout, il y est né ! "Je vais bientôt essayer de valoriser le café équitable de la Côte d'Ivoire", précise cet Ivoirien d'origine qui vit au Canada depuis dix ans. Ouvert depuis le début de l'année, le café attire une clientèle jeune et fidèle. "C'est la future génération de décideurs", souligne celui qui, jusqu'à l'an dernier, gérait des portefeuilles dans une maison de courtage. Les jeunes apprécient le bon café, mais aussi le geste posé en faveur du développement durable des pays du Sud. Pour cela, ils sont prêts à payer un peu plus l'arabica qui se vend ici 19,82 dollars canadiens le kilo (85 FF 8500 F cfa). Un prix compétitif comparé aux cafés fins ordinaires offerts entre 15 et 25 $ le kilo dans les autres brûleries. "Le commerce équitable connaît un accroissement étonnant au Québec. À Montréal, nous avons accordé quatre nouvelles licences ces dernières semaines, explique Bob Thomson, directeur de TransFair Canada, organisme de certification équitable créé en 1995. Au Canada, on compte 21 torréfacteurs, le double de l'an dernier. Déjà en 1998, 45 tonnes de café équitable y étaient vendues, trois fois plus que l'année précédente." Une foi qui déplace les montagnes. Pour se lancer, Stéphane Kordahi a bénéficié de l'appui d'Équiterre qui fait la promotion des échanges justes. Équiterre, c'est une équipe. Mais c'est aussi une jeune femme : Laure Waridel, 26 ans. "Cette fille-là, c'est une Jeanne d'Arc, déclare-t-il spontanément. Moi, si j'ai fait tout ça, c'est en partie grâce à elle." Elle est considérée à juste titre comme l'inspiratrice du mouvement au Québec. Laure Waridel est une militante convaincue, une vraie. Pourtant rien à voir avec le stéréotype du militant fort en gueule, qui ponctue ses phrases à coup de poings sur la table. La voix est douce, presque enfantine ; le geste, fluide, généreux. Quand elle parle, l'oeil s'illumine, très bleu. "Je suis plutôt pratico-pratique. Pas le genre à faire des recherches académiques qui se retrouvent sur les tablettes. J'ai envie de rejoindre les gens, qu'ils aient le goût d'utiliser leur pouvoir d'action de consommateur", dit la jeune femme qui a grandi sur une ferme au sud-est de Montréal. Sous son impulsion, une mallette pédagogique sur le café équitable a été diffusée dans les écoles, les Ong et autres groupes communautaires du Québec. Elle a aussi écrit deux livres, dont les médias ont parlé : "Une cause café", en 1997, et "L'EnVert de l'assiette", en 1998. Chiffres à l'appui, elle y pourfend les inégalités : "Les entreprises multinationales dominant le commerce du café génèrent des chiffres d'affaires qui dépassent le produit intérieur brut (PIB) de nombreux pays producteurs de café. Sans responsabilité autre que celle de réaliser des profits, elles se soucient peu du développement humain et du respect de l'environnement des pays desquels elles extirpent les ressources". Ainsi, les revenus de Philip Morris (E-U), Nestlé (Suisse), Procter & Gamble (E-U), Sara Lee (E-U), qui contrôlent 70 % du marché mondial du café, dépassent les PIB du Kenya, du Guatemala, d'Haïti... Laure accuse, certes. Mais elle fait une large place aux solutions concrètes. Dans "L'EnVert de l'assiette", elle propose aux lecteurs de créer des menus à partir d'aliments naturels produits au pays, exempts d'emballages. Elles partage ses petits trucs... Le Burkina : la première inspiration. Où a-t-elle puisé son inspiration ? Au Burkina Faso. En 1991, elle y a effectué un stage. "J'ai été très inspirée par la culture et les traditions locales. Les gens qui oeuvraient dans le développement trouvaient leurs propres solutions, confie cette diplômée en sociologie. C'était mieux que tous ces projets parachutés du Nord." Elle visite une association burkinabé, Namm, dont les mangues séchées sont acheminées à travers le réseau européen du mouvement équitable. En rentrant au pays, l'idée fait son chemin... En septembre, Laure entreprendra des études de deuxième cycle en économie, en Colombie-Britannique, dans l'Ouest canadien. Si la jeune femme s'en va jouer dans les plates-bandes des économistes, c'est pour mieux déjouer les plans des multinationales. "C'est vrai que les consommateurs peuvent influencer le commerce. Mais il y a aussi les accords commerciaux comme ceux de l'Organisation mondiale du commerce (OMC)...", laisse-t-elle tomber. Certaines nouvelles règles -en voie d'être adoptées par l'ensemble des pays industrialisés- pourraient nuire au commerce équitable. En effet, l'affichage de logos comme ceux émis par les trois grandes organisations de certification équitable (Fair Trade Foundation, TransFair et Max Havelaar) pourrait être interdit ? Comment alors pourra-t-on identifier les produits équitables ? "En étudiant les accords, j'essaierai de trouver les endroits où devraient s'ajouter des clauses sociales et environnementales. Comment imposer nos valeurs dans le commerce mondial ? C'est ce que j'étudierai..." Avec Laure Waridel, consommer n'a jamais été à ce point un geste politique. ![]() version imprimable |