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par Madieng Seck
Sénégal (SYFIA Sénégal) Près de 4000 groupes de rap tiennent les jeunes Sénégalais en délire. Dénonciation des tares du système, rêve d'une société plus juste et plus démocratique sont les notes majeures de ce hip hop tropical.
"J'en ai ma-rre de vi-vre dans cette ci-té dé-gueu-lasse, mal gérée. J'en ai ma-rre de vi-vre dans une ci-té où rien ne mar-che...". Pour crier son ras-le-bol, le groupe de rap dakarois Bamba-J Fall n'y va pas par quatre chemins. "Le pays est en crise, mobilisons-nous pour nos droits et contre le népotisme, la corruption, l'exclusion, le chômage...", martèle en écho Da Brains. Pareils messages électrisent des milliers de jeunes Sénégalais. Fin 1998, ils avaient pris d'assaut le stade Léopold Senghor, le plus grand de Dakar. Certes, il s'agissait d'un concert d'Alpha Blondy, le roi ivoirien du reggae. Mais si beaucoup s'étaient déplacés, c'était d'abord pour communier avec leurs stars-rap. Invités : le Positive Black Soul et le Rap Adio. Ce dernier a à peine entonné les premières paroles "46 ans et chômeur (...), j'ai envie d'un visa pour aller aux USA" que ses fans lancent des cris stridents. L'ambiance électrique chauffe la nuit au moment où la pleine lune plane sur le stade. Depuis, le rap a gagné tout le pays. En mai dernier, le Soni-Rap a fait un tabac à Bakel (685 km à l'est de Dakar). En langue soninké, les rappers ont raillé l'émigration en Europe, mère, selon eux, de pas mal de maux dans leur terroir comme la prostitution et le sida. De Dakar à Ziguinchor en passant par Tambacounda, le rap parle aux jeunes Sénégalais de 15 à 25 ans. "Même pour organiser un concert mbalax (ndlr : le style de musique de Youssou Ndour), il faut inviter un groupe de rap si on veut attirer les jeunes", confie Cheikh Tidjane Diallo, responsable de la section musique au centre culturel Blaise Senghor de Dakar. Le coeur et la politique. Né dans la capitale au début des années 90, le mouvement hip hop a maintenant partout pignon sur rue. Rien qu'à Dakar, on dénombre 3600 groupes de rap. Selon le Bureau des droits d'auteurs, cette floraison influence la production musicale au Sénégal où l'on enregistre aujourd'hui une cassette tous les trois jours. Dans les quartiers populeux dits underground, dans les lycées, les amphis et sur les parvis, pas mal de jeunes taquinent le rap. "C'est un style de musique pas difficile à composer et l'organisation d'un concert de rap ne demande pas grand chose : juste un lecteur de cassette, une bonne sono. On prête sa voix. Et hop, ça marche !", commente Cheikh Tidjane. Les paroles des chansons, sorties de la bouche de leurs stars, sont accueillies comme des messages de "vérité". En ouoloff, en français, en anglais, ou dans les trois langues, on y crache sur le malaise social dont les jeunes, 60 % de la population sénégalaise, sont les principales victimes. Dans ces expressions extraordinairement volubiles, tout y passe : les injustices, les avortements, etc. Ceux qui font des incursions en politique s'affichent carrément anti-pouvoir et dénoncent la répression d'étudiants ou de syndicalistes en grève. Mais les rappers savent aussi manier le langage du coeur. "My love, je t'aime. Solange yaw la beugueu (Solange je t'aime)", chante le groupe Da-Brains. Les jeunes, qui retrouvent dans ces paroles leurs sentiments et leurs rêves, sont de plus en plus accros. "Le rap est la seule musique qui me plaît. On dénonce les méfaits de l'Etat, par exemple les coupures intempestives d'électricité, les fermetures des sociétés nationales", déclare Zaccharia Touré dit Zac, 16 ans, élève de cinquième au collège Notre-Dame à Dakar. Habillé d'un jean jingle criss-cross, large pantalon sans ceinture qui tombe sur les fesses, et d'un modeste maillot de basketteur, Zac est un féru de rap. Au cours de l'entretien, démarré entre deux cours, derrière le terrain de basket, une dizaine de ses copains nous ont rejoints et se mêlent à la conversation. Tous, comme Zac, connaissent les mots de "Solange". Chacun veut qu'on parle de son groupe préféré, représenté dans le collège par son fan club, comme c'est la mode un peu partout. Les rappers sont-ils violents ? - Non ! répondent les jeunes. Mais comment "dénoncer l'insolence des riches, crier la violence des coupeurs de route, sans parler comme eux ou mimer leurs gestes ?", s'interroge un lycéen en année du bac. Ce philosophe en herbe commentait en particulier un texte du groupe Rap Adio, dont les chanteurs montent sur scène le visage cagoulé : "Sur les trottoirs, tu verras que des pédés, des prostituées qui te disent Soo amoul money do time (si tu n'as pas de fric, tu niques pas)". Cette violence verbale, certains adultes la condamnent. D'autres prédisent que le rap ne fera pas long feu, dans une société où la pudeur garde encore sa place. Petits et gros cachets. Les affrontements entre clans rivaux lors des concerts entretiennent également l'idée que le rap génère la violence. "Au début on avait peur d'organiser ce genre de concerts parce que les groupes et leurs clans étaient difficiles à canaliser", affirme un organisateur qui énumère les multiples casses survenues au centre culturel français de Dakar, à Blaise Senghor et ailleurs. Les cachets ne sont pourtant pas énormes: 50 000 à 150 000 F cfa pour un concert. Pour les spécialistes, le rap ne nourrit pas son mec, sauf quelques grosses pointures qui font le plein des salles à Dakar et même à l'étranger et signent de bons contrats avec des studios. Certains prédisent que le mouvement va s'essouffler. "Ce qui lui manque, c'est la capacité de renouvellement. C'est toujours le même tempo, qui fait référence à l'Outre-Atlantique", explique Amadou Gaye, directeur du Centre culturel de Kaolack (200 km de Dakar). Certains groupes refusent toutefois ce mimétisme et affichent leur attachement aux valeurs africaines. Leurs noms (Daara-J, Bamba-J, etc.) et leurs tenues traditionnelles en sont la preuve. Mais pour l'heure, le rap vit encore ses heures de gloire. Les radios et les dancings font appel aux rappers pour l'animation. Même les Ong et les institutions spécialisées les sollicitent pour faire passer leurs messages sur le Sida ou la drogue auprès des jeunes. ![]() version imprimable |