|
L'équipe Syfia Info est une association qui regroupe 9 agences de presse indépendantes dont 6 en Afrique (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Madagascar, RD Congo, Sénégal). Les 80 journalistes de l’équipe travaillent en réseau pour produire et diffuser de l’information destinée aux journaux du Sud et du Nord. L’autre mission de Syfia est la formation pratique de journalistes locaux. |
Tous les articles > Article 527
par Claude Adrien De Mun
Madagascar (SYFIA Madagascar) Tireur de pousse-pousse est un métier rentable, très recherché dans les villes malgaches en proie à la pauvreté. Mais les places se font rares.
Nesi vient d'atteindre 71 ans. Il transpire abondamment, courbé sous la charge des deux passagers qu'il tire dans les rues de Mahajanga, sur la côte ouest de Madagascar. "Ce n'est pas tellement l'âge mais le manque d'habitude", s'excuse-t-il. Nesi n'est tireur de pousse que depuis trois mois. Avant, il était garçon de café. Mis à la porte du restaurant, avec une famille de six personnes à sa charge, il a du retrouver rapidement un travail. Plus d'un millier de ces charrettes à bras colorées qui transportent hommes et marchandises dans de nombreuses villes malgaches sont immatriculées à Mahajanga. Elles appartiennent à une soixantaine de loueurs-constructeurs. Nesi est allé en voir plusieurs, mais tous les pousse-pousse étaient déjà loués. Finalement il s'est adressé à une Ong locale, "Pain pour le Monde" qui mène depuis trois ans un projet de location-vente de pousse. Elle en construit une cinquantaine par an et les prête à des tireurs qui lui reversent chaque jour une partie de leurs bénéfices. L'Ong met ces sommes de côté. Quand le total atteint 900 000 Fg (environ 900 FF), le tireur devient propriétaire de son outil de travail. "Chaque tireur parvient à épargner 5 à 10 FF par jour. La plupart parviennent à acheter leur pousse en moins d'un an", assure Mialy, le directeur. Le vieux Nesi est encore loin du compte. Ses économies s'élèvent seulement à une centaine de francs. Contrairement à la plupart des tireurs, Nesi n'est pas de la tribu Antandroy ni de celle des Antesaka, les pasteurs nomades nés dans le sud-ouest de l'île. Il vient des hauts plateaux. Ses collègues le regardent avec suspicion construire sa maison. Eux dorment dans la rue, devant les portes des magasins et des bureaux, sous des bâches en plastique. Ils augmentent ainsi leur pécule en étant gardien. Les Antandroy sont un peuple de guerriers particulièrement redoutés. Avec de tels individus couchés à leurs portes, les commerçants dorment sur leurs deux oreilles. Leur seule arme est le sifflet. Une arme redoutable. Quand elle parle, les autres 'tireurs-gardiens' sortent de leurs tentes et se ruent sur l'agresseur. C'est alors le lynchage, qui peut aller jusqu'à la mort. Cependant, le vol et la violence sont encore exceptionnels dans cette ville côtière. Le dernier incident remonte à deux ans : un tireur s'était alors fait assassiner durant la nuit par des bandits armés. Un métier rentable. La plupart de ceux qui courent ainsi dans les rues avec leurs clients ont laissé leur femme et leurs enfants au village. Ils retournent les voir dès qu'ils considèrent avoir mis suffisamment d'argent de côté. Au moins une fois par an. "Les gens ont l'impression que les tireurs sont misérables car ils portent des habits sales et déchirés. Ils pensent que c'est un métier humiliant. Mais les tireurs gagnent souvent plus d'argent que les personnes qu'ils tirent", commente Mialy. Entre son rôle de gardien et son métier de tireur, Julien Bonivelo dit gagner en moyenne 20 FF par jour : le double de ce que gagne un fonctionnaire malgache. Il a en outre un accord avec une famille dont il amène les enfants à l'école pour 70 FF par mois. N'ayant pas de maison à entretenir, Julien envoie presque tout ce qu'il gagne dans son village natal pour acheter des vaches et construire son tombeau qui doit être grandiose. Entre les taxis et les pousse-pousse, c'est la guerre froide. Les premiers reprochent aux seconds d'être trop populaires. "Les pousse sont moins coûteux que le taxi et plus confortables", confie une élégante jeune fille. Le soir, quand une brise fraîche caresse la ville, elles sont nombreuses à se faire tirer ainsi d'un lieu de plaisir à un autre, soucieuses de se faire admirer. Mais surtout, seuls ces engins à bras peuvent se rendre dans certains quartiers, où les taxis s'embourberaient. Ils sont également utilisés pour transporter les charges encombrantes telles que les fûts ou les gros cartons. Pressé par la corporation des chauffeurs de taxi, le maire de Mahajanga menace cependant de les faire disparaître. Il reproche aux tireurs d'envoyer tout leur argent dans leur région d'origine et de "faire sale". Mais interdire les pousse serait une mesure impopulaire. Le maire a donc simplement ordonné de ne plus en construire. Une telle décision risque malheureusement d'accentuer une fracture sociale déjà effrayante. Les tireurs vivent leur métier comme un mode de vie rentable et non comme une humiliation. Ils sont rejoints de plus en plus par un prolétariat urbain qui trouve dans cette occupation l'unique moyen de sortir de la misère. "Chaque jour, de nouvelles personnes se proposent de tirer des pousse. La demande excède l'offre", explique Mialy. Ce gracieux véhicule issu du fond des âges en Indonésie, la terre d'origine des Malgaches, redevient donc, à l'aube du XX ème siècle, une planche de salut pour une population paupérisée. Certes, la multiplication des voitures signifie à terme leur disparition et en décidant d'en interdire la construction, le maire pense être en accord avec son temps. C'est oublier que Madagascar est loin d'être intégré dans l'économie mondiale et qu'il risque d'exclure encore un peu plus des centaines de milliers de personnes qui vivent aujourd'hui grâce à cet outil de transport qui fait partie de l'identité malgache. La réussite du projet de "Pain pour le monde" qui permet aux tireurs d'obtenir un capital le prouve. Les pousse rencontrent aussi un grand succès auprès des touristes. Certains même évitent Antsiranana, au nord du pays, parce qu'ils en ont été chassés en 1996. "Une ville malgache sans pousse-pousse est une ville sans âme", soutient l'un d'eux. Et le tourisme est l'un des secteurs les plus prometteurs à Madagascar. ![]() version imprimable |
![]() ![]() Des formations pratiques, individualisées et suivies |