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par Emmanuel De Solère Stintzy
France (Syfia France) Anzoumane Sissoko estime avoir perdu 20 ans de sa vie à chercher de l'argent pour quitter le Mali, puis des papiers pour vivre en France. Après des séjours en centre de rétention et en prison, il est devenu porte-parole de la coordination parisienne des sans-papiers. Ce militant exhorte ses jeunes compatriotes à étudier pour venir légalement.
"Sans-papiers, sans droits" ; "Hier colonisés, aujourd'hui exploités, demain régularisés". Dans le cortège qui se dirige ce 5 novembre à Paris vers le bureau de l'Organisation internationale du travail, on devine sur les lèvres d'Anzoumane Sissoko les slogans criés par la foule. Au milieu des battements énergiques de djembé et des coups de sifflets stridents, le porte-parole de la coordination parisienne des sans-papiers apparaît comme un leader discret, presque effacé. Le Malien se félicite toutefois de "bloquer la circulation et de toucher ainsi l'économie française" en manifestant en moyenne une fois par semaine. "Nous nous battrons tant que nous n'aurons pas obtenu la régularisation de tous nos adhérents et de l'ensemble des sans-papiers", assure-t-il, déterminé. "Anzoumane n'a jamais fait la bagarre avec personne, mais il se bat pour tout le monde, quelle que soit sa nationalité", résume Koundenecoun Diallo, membre de la même coordination qui le connaît depuis 12 ans. Le porte-parole n'est pas homme à s'engager à moitié. Son itinéraire en témoigne. Né il y a 45 ans à Monéa, dans la région de Kayes au Mali, il débarque en France en 1993. "Nous avons décidé en famille de mon départ. J'ai été choisi, car j'étais le seul à avoir étudié. J'ai quitté le lycée avant mon bac. J’ai ensuite passé sept ans à chercher l'argent. Arrivé ici, j'ai mis treize ans à obtenir mes papiers. Au total, j'ai perdu vingt ans de ma vie parce que j'avais choisi le mauvais chemin…" Dire la vérité à la famille En France, avant sa régularisation en 2006, il sera arrêté, placé en centre de rétention, interdit de territoire et même emprisonné pour "usage de faux". De quoi fortifier un homme et former un militant : "Je ne crains plus rien. Ces difficultés m'ont poussé à me battre pour mes droits." Anzoumane avait jusque-là plutôt fait "profil bas" dans son pays d'accueil de peur de s'attirer des problèmes et de faire honte à sa famille. "Quand ma mère a su que j'étais en prison, elle a failli avoir une crise de nerfs. Elle pensait que j'étais devenu un voyou…", se souvient-il. Désormais, Sissoko ne se cache plus et demande à ses camarades d'en faire autant. "Je ne veux pas que mes frères souffrent comme moi. Nous devons sortir, montrer à l'opinion et aux autorités que nous ne sommes pas des délinquants, que nous voulons nous intégrer. C'est ensemble que nous obtenons des régularisations." À ses frères clandestins, il demande aussi d'être francs avec leurs familles, de leur dire quand ils dorment dehors, ne trouvent pas de travail ou sortent de centre de rétention : "Si j'ai arrêté mes études et si je suis venu ici, c'est parce que ceux qui étaient partis avant moi ne m'avaient pas raconté tout ce qui se passait ici." Dès qu'il en a l'occasion, dans sa région de Kayes, berceau malien de l'émigration vers la France, il raconte aux jeunes son parcours et les incite à partir au bon moment avec des papiers en règle : "Je leur conseille de continuer leurs études, puis de venir légalement. Ils pourront ensuite choisir de rester en France ou de retourner au pays exercer des emplois qualifiés et bien gagner leur vie." Assistanat et paresse Agent d'entretien, Anzoumane Sissoko prépare le bac : "En France, quand tu n'as pas ce diplôme, c'est comme si tu n'avais rien fait. Et puis, je veux aider mes enfants à faire leurs devoirs." Plus que jamais convaincu de l'importance de la scolarité et de "l'efficacité" des financements collectifs en Afrique par rapport aux aides individuelles qui selon lui "encouragent l'assistanat et la paresse", il a monté une association en 1998 et participé à la construction d'une école dans sa région : "J'ai expliqué à mes frères que je ne pouvais pas les faire venir, mais que cette école était pour leurs enfants." Repartir au Mali ? Sissoko y pense de temps en temps. "Si demain j'ai un projet qui me permet d'y vivre, je repartirai. La famille, les amis et le pays me manquent", conclue-t-il. Lui qui regrette encore aujourd'hui de n'avoir pas suffisamment préparé son départ, soignera sans aucun doute son retour… ![]() version imprimable |