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par Charles Nforgang
Cameroun (Syfia Cameroun) Les villageois de la région de Lagdo au nord du Cameroun, craignant d'être dépouillés des terres qu'ils cultivent depuis 30 ans, mènent la vie dure à une société agro-industrielle qui souhaite s'y installer. L'État empêtré dans des considérations politiques n'arrive pas à trancher.
Les populations d'une trentaine de villages situés en aval du barrage hydroélectrique de Lagdo, à plus de 1000 km au nord de Yaoundé, sont sur le pied de guerre. "Je peux vous dire que tout va bien maintenant et une heure après, je me retrouve en train de dire le contraire. Nous sommes sur le qui-vive, ne sachant pas ce que nous promettent les heures à venir", affirme, assis au milieu de sa cour, en train de tisser un panier, Fare Boursou, chef de la communauté toupouri de Dingalé, un de ces villages. Ces villageois avaient été déplacés, au milieu des années 1970, de la province de l'Extrême-Nord surpeuplée vers cette région qui ne comptait alors que quatre habitants au km². Selon une étude commandée par Care Cameroun et la United state Development Agency (USDA), deux Ongs actives dans la gestion des parcelles irriguées et des ressources naturelles autour du barrage, "en installant des centaines de familles dans le cadre d'une décision bien arrêtée de peuplement du périmètre, l'État a fait, ipso facto, de ces familles que l'on appelait des 'migrés', les véritables occupants légitimes des espaces dont ils sont, d'ailleurs, pour la plupart les premiers occupants". Les paysans, qui n'ont jamais eu de titres de propriété pour les parcelles qu'ils exploitent, estiment de fait que toutes les terres de ce périmètre sont leur patrimoine. Mais, depuis trois ans, à la suite du passage des agents du cadastre venus délimiter la zone, ils ont peur d'être expropriés et ont engagé un combat sans merci contre tout étranger qui s'aventure sur "leurs" terres. Non aux agro-industries ! Les terres de cette région de Lagdo relèvent du domaine national, c'est-à-dire que personne, même pas l'État ne détient le moindre titre foncier. Celui-ci les avait confiées à la Mission d'études pour l'aménagement de la vallée supérieure de la Bénoué (MEAVSB) devenue en 2002 la Mission d'études pour l'aménagement et le développement de la province du Nord (MEADEN). Cet organisme public était chargé non seulement de peupler la zone, mais de favoriser l'installation des sociétés agro-industrielles sur des périmètres bien délimités. Ce qui n'avait pas été expliqué clairement aux migrants au départ. C'est l'installation en 2000 de la société agro-industrielle de la Bénoué (SAIB) dans la région qui déclenche les hostilités. Afin de sécuriser ses investissements, elle sollicite un bail emphytéotique sur les parcelles à exploiter. En réponse, le ministère chargé des questions foncières envoie sur le terrain des agents du cadastre faire un relevé des terrains. "C'est depuis ce jour que nous avons commencé à nous opposer à cette société qui veut avec la complicité du gouvernement nous arracher les terres pour lesquelles nous avons bataillé dur afin de les rendre viables et fertiles", affirme, courroucé et sous anonymat, un habitant de Dingalé. Les populations décident alors de s'attaquer aux intérêts de cette société. Lors des déboisements opérés par la SAIB, les agriculteurs bastonnent sans ménagement les ouvriers qui y travaillent, confisquent le matériel et les terres déjà déboisées. Certains sont depuis lors régulièrement arrêtés et placés en garde à vue dans les cellules de gendarmerie sans que leur détermination ne fléchisse. "Tout ce que ces gens racontent partout c'est le mensonge. Ils veulent faire les papiers pour montrer que tous les terrains d'ici sont à eux. Un jour, ils viendront carrément nous demander de partir. Et ça, nous ne l'accepterons jamais", crie un habitant de Dingalé qui préfère taire son nom. Manipulation politique Le fait que la coutume considère que la terre appartient au premier occupant alors que la loi reconnaît le droit de propriété par un titre foncier est à l'origine de nombreux conflits que l'État camerounais n'arrive pas toujours à trancher. À ce jour, ni les populations de Lagdo, ni la SAIB qui accumule des pertes de 150 millions de Fcfa par an, n'ont été confirmés ou infirmés dans leurs droits. Les pouvoirs publics ménagent les deux camps pour éviter que les perdants ne rejoignent les partis politiques d'opposition. Les populations en conflit à Lagdo, pour la plupart chrétiennes ou animistes, sont soutenues par un ministre d'Etat de leur tribu non issu du parti au pouvoir. La SAIB compte parmi ses actionnaires des hautes personnalités musulmanes et des ministres issus du RDPC, le parti au pouvoir. "Pour sortir de ce cercle vicieux, l'État n'a aujourd'hui que peu de solutions dont la plus certaine nous semble se trouver dans la nécessaire dissociation entre la politique politicienne et la gestion des affaires foncières, conclut l'étude financée par Care et l'USDA. En se laissant distraire par les intérêts particuliers, l'administration crée les conditions pour un chantage généralisé et pour l'éclosion des forces contraires." ![]() version imprimable |