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par Maude Malengrez
Haïti (Syfia Belgique) En Haïti, de nombreuses femmes avortent parce qu'elles n'ont pas les moyens de nourrir une bouche de plus ni d'accéder à la contraception. La misère, couplée à la pénalisation de l'avortement, les pousse à interrompre leur grossesse au péril de leur vie.
"Plis mizè egal plis avotman ki fèt nan malpratik" : plus de misère égale plus d'avortements faits dans de mauvaises conditions, disait le slogan créole de la Campagne du 28 septembre en faveur de la dépénalisation de l'avortement en Amérique latine et dans la Caraïbe. Une réalité partagée par de nombreux pays du Sud et exacerbée lorsque l'avortement est criminalisé, comme en Haïti. "Avec la rareté des ressources économiques, la demande de réduction de la fécondité va aller grandissant, estime la démographe haïtienne Élisabeth Pierre-Louis. Si une planification familiale n'est pas distribuée de manière plus efficace, les femmes vont de plus en plus avoir recours à l'avortement pour réguler les naissances. L'absence de cadre médical légalisé augmente les risques liés à la pratique." L'avortement est une réalité connue des Haïtiens. Pour les femmes qui ont de l'argent, il se pratique comme dans les pays où il est légal, moyennant paiement : environ 15 000 gourdes (375 €). Toutefois, argent ou pas, en cas de pépin, elles ne peuvent se plaindre à personne : c'est un acte criminel qu'elles ont commis... "Mais la majorité des Haïtiens et Haïtiennes ne savent même pas qu'il existe une loi contre l'avortement", affirme Magalie Marcellin, de l'association de femmes Kay Fanm (Maison des femmes). Ce que la majorité des Haïtiennes savent, toutefois, c'est qu'elles peuvent se faire avorter chez un "docteur feuilles" ou par un étudiant en médecine qui veut se faire un peu d'argent de poche. Clandestinité mortelle "La plupart d'entre elles n'ont pas conscience des conséquences d'un avortement dans des conditions clandestines, souligne Myriam Merlet, de l'association féministe Enfofanm (InfoFemmes). Ce sont surtout les femmes en milieu rural et sans instruction qui déclarent avoir avorté. Moins elles ont accès aux ressources économiques et institutionnelles, plus elles se mettent en danger. C'est un réel problème de justice sociale." Beaucoup n'ont pas conscience, non plus, des dangers des pilules pour "pap gadé timoun" (ne pas garder l'enfant) au sortir d'un test de grossesse positif. "Elles prennent du Cytotec à fortes doses, une substance utilisée en cas de mort in utero, qui déclenche l'accouchement, et peut provoquer des hémorragies et des ruptures utérines", soupire Maryse Alvarez, gynécologue dans un centre de planification familiale qui accueille des adolescentes de milieux très pauvres. Les conséquences de la clandestinité sont tragiques : infertilité, perforations de la vessie ou de l'utérus, septicémies parfois mortelles car rarement soignées dans ce pays sans réel système de soins médicaux. La répétition et les conditions de l'intervention ont une incidence sur la fertilité et la mortalité. Non assistance américaine Dans une société travaillée par les Églises fondamentalistes et aussi machiste qu'Haïti, il est fort mal vu de parler d'interruption de grossesse. Même les professionnels de la santé sont réticents : "On parle de la mortalité maternelle, mais pas de l'avortement, comme si ça n'en faisait pas partie, explique Maryse Alvares. Quand j'essaie d'en parler, dans mon équipe médicale, on me répond, soit 'c'est tabou', soit 'tu l'as déjà dit', soit, 'tu es contre la contraception'." Souvent, en effet, on oppose droit à la contraception et droit à l'avortement. Et c'est bien là une partie du problème, car évidemment les militantes contre la pénalisation de l'avortement ne prônent pas ce dernier comme méthode de planification familiale. Si elles sont seules à porter cette question délicate, c'est peut-être, interroge Elizabeth Pierre-Louis, parce que d'autres redoutent la perte des financements de la coopération américaine. En effet, depuis l'ère Bush, "l'USAID n'assiste, en matière de planning familial, que les associations étrangères dont l'activité n'est pas relative à l'avortement", précise-t-elle. "C'est un pays où il n'y a jamais eu de cadre juridique sur la contraception, précise Danièle Magloire, représentante des droits humains au Conseil des sages, actuel substitut du parlement. Dans les faits, on vend des contraceptifs, les médecins en prescrivent. Mais il n'y a pas de loi sur le planning familial." Aussi, persiste pour beaucoup de gens, l'idée que le planning familial et la contraception ne concernent que les femmes qui ont déjà enfanté. Pendant plusieurs années, tous les posters qui parlaient de planification familiale montraient une femme allaitant son enfant. "Les femmes ont 20, 22 ans et ont déjà fait trois avortements, ajoute Maryse Alvarez. Elles n'ont jamais entendu parler de contraception. Neuf filles sur dix à qui je pose la question 'pourquoi tu n'utilises pas de contraceptif ?' me répondent 'Pa gen timoun enko' (je n'ai pas encore d'enfant)." Selon Myriam Merlet, c'est aussi un problème de mentalités : "En Haïti, la virilité s'exprime dans la multiplicité de la descendance, et beaucoup de femmes n'ont pas d'autre choix pour espacer les naissances, car leur compagnon ou mari refuse qu'elles utilisent un moyen contraceptif". Pour Danièle Magloire, "il faut arrêter de dire que c'est par souci de protection des populations qu'on criminalise l'avortement, et reconnaître qu'en amont de tout, c'est le corps des femmes qu'on veut contrôler". ![]() version imprimable |