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01-10-1996                       >lire les commentaires     >faire un commentaire
par Godefroid Bwiti Lumisa

RD Congo
Zaïre : remplacer la mauvaise herbe par la bonne

(SYFIA-Zaïre) Dans la capitale zaïroise, une Ong essaie de reconvertir des planteurs de cannabis en cultivateurs de produits vivriers. La bataille n'est pas encore gagnée.

Qui du Français, du Belge, de l'Allemand, de l'Italien ou du Hollandais peut deviner le nom réel de la mystérieuse plante à laquelle fait allusion l'un des plus célèbres musiciens zaïrois, Franco Luambo Makiadi, qui dénonce dans l'une de ses chansons, les Miteki ndunda, entendez ces compatriotes qui vont "vendre des légumes" en Europe ? Une question à 90 millions de zaïres (10 000 FF), à laquelle seuls les Zaïrois ou les Congolais peuvent répondre. En lingala, une des langues nationales pratiquées au Zaïre, et principalement à Kinshasa, la capitale, Miteki ndunda signifie littéralement "vendeurs de légumes" mais dans le langage codé des musiciens zaïrois, il s'agit des vendeurs de mauvaise herbe, autrement dit de drogue. Ce trafic constitue une activité si lucrative qu'à ce jour, dans les campagnes et villes africaines, beaucoup n'hésitent plus à cultiver, commercialiser et consommer de l'herbe. Au Zaïre, c'est le cannabis ou chanvre indien qui est généralement cultivé. Dans certaines contrées, cette plante pousse même à l'état spontané. Le phénomène est devenu si banal qu'à l'entrée de la capitale zaïroise, dans certaines casernes et parcelles privées, fleurissent de petits champs et jardins de cannabis. Président d'une Ong zaïroise (LIZAPILDRO) qui s'est investie, depuis 1988, dans la lutte contre la drogue, José Mvula témoigne : "Nos informateurs sont parvenus à localiser de nombreux sites de production dans la périphérie de Kinshasa et dans les régions voisines du Bandundu et du Bas-Zaïre. A Kinshasa même, des aumôniers militaires et des militaires drogués qui viennent se désintoxiquer dans notre centre médical nous fournissent des renseignements utiles sur les sites implantés dans des camps militaires". La zone urbano-rurale de Maluku, à 60 km du centre-ville, est considérée comme la "zone mère" de production cannabis de la périphérie. Sur le plateau de Bateke où sont implantés de nombreux petits projets de développement, loin des préoccupations des gens de la ville, prospèrent en effet quelques hectares de chanvre bien dissimulés dans des champs de maïs ou du manioc. Pour avoir une chance d'y accéder, les informateurs de la LIZAPILDRO emmènent avec eux quelques cartons de savon, du café et du sucre dans le but d'appâter les cultivateurs. "Nous procédons de la sorte pour approcher les propriétaires des champs et les sensibiliser sur les méfaits de cette culture", explique José Mvula.

Ex-drogués agriculteurs

Depuis quelques années, la petite Ong se bat en effet pour introduire des cultures de substitution au cannabis. Mais comment convaincre des producteurs qui savent que la culture de "l'herbe" sur un hectare rapporte gros et qu'ils peuvent faire deux à trois récoltes par an ? "Après avoir repéré un site de production de cannabis, nous achetons quelques hectares de terre à côté où nous plantons du maïs, du manioc, du riz, des petits pois ou du soja. Ensuite, nous essayons de dissuader les cultivateurs de cannabis en leur distribuant des semences de cultures vivrières", explique Muwawa Diaswama, un vieux pasteur qui n'hésite pas à utiliser les versets bibliques pour parler des méfaits de la drogue. Mais que font les producteurs des plants déjà cultivés ? "Certains les vendent rapidement", explique, l'air un peu désabusé, le président de la LIZAPILDRO. "D'autres plutôt rares, acceptent de détruire ou de brûler leurs cultures. Mais à la prochaine saison, ils n'y reviennent plus". L'Ong est parvenue ainsi à créer de petits centres agricoles, tous installés dans des anciens sites de culture de cannabis, dans trois régions du Zaïre proches de Kinshasa (Bandundu, Bas-Zaïre et Kasaï Occidental). "C'est vers ces centres que nous orientons des anciens drogués pour leur réinsertion sociale". Les six centres créés couvrent une superficie totale de 10 560 ha et encadrent à ce jour cinquante-cinq anciens drogués sur cinq cent trois récupérés par la ligue. Là, ils s'adonnent à la culture de divers produits vivriers (manioc, maïs, riz..). Trois agronomes et douze animateurs agricoles les encadrent. En 1994, les six centres avaient produit 30 t de manioc, 37 t de maïs, 7 t de riz et quantité d'autres produits. Les recettes provenant de la vente de ces produits, fruits du travail d'anciens drogués reconvertis en "bons agriculteurs", servent à l'autofinancement de la LIZAPILDRO.

Pas d'argent pour la prévention

Pendant ce temps, au coin des rues, dans les écoles publiques, les casernes ou les boîtes de nuits de Kinshasa, la consommation de cannabis et même de certaines drogues dures (héroïne notamment) se porte très bien. Lors des veillées mortuaires, des jeunes n'hésitent du reste pas à mettre un peu de cannabis dans du café pour, dit-on souvent, "maintenir les esprits éveillés". Aucune structure mise en place à ce jour, que ce soit au niveau étatique ou d'organisations non gouvernementales n'arrive donc à combattre avec efficacité le phénomène de production, de commercialisation et de consommation de drogue. "Pour assurer sa mission, mon comité, créé en 1991, n'a reçu du gouvernement que 250 dollars US en 1991, et 300 en 1990. Nous avons reçu 1000 dollars du PNUCID en 1991 et rien que des tricots pour le défilé lors de la Journée mondiale contre la drogue en 1995...", se plaint Moini Moke, inspecteur général adjoint de la Police judiciaire. Président du Comité interministériel de lutte contre la drogue au Zaïre et de la Brigade des stupéfiants, il ne se contente plus aujourd'hui de mener des campagnes préventives de sensibilisation contre la drogue. Courant juillet, il était chez les militaires de la Force navale, qui veillent notamment sur la frontière fluide du pays, tout le long du fleuve Zaïre dans son bief avec le Congo voisin. "C'est par cette voie qu'arrive en provenance de Bumba, dans la région de l'Equateur (région nord du Zaïre sur la frontière centrafricaine), la plus grosse quantité de cannabis vendue à Kinshasa et qui est ensuite trafiquée vers l'Europe", déclare l'inspecteur. En 1995, 80 sacs de chanvre saisis par la Brigade des "stups" provenaient de là. Selon de nombreux témoignages, "l'herbe" produite par les cultivateurs de la zone de Bumba serait de "bien meilleure qualité". Malgré tous les dangers représentés par cette drogue douce, classée dure au Zaïre, personne ne sait arrêter ni la production ni le trafic du cannabis, qui arrive à Kinshasa dissimulé dans des sacs de cossettes de manioc ou de ciment, dans des baguettes de chikwangues ou des paquets de cigarettes, avant d'être exporté bien emballé dans des tableaux d'art en cuivre...


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