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par Antoine Labey
Afrique (SYFIA-France) L'agriculture vivrière a réagi à sa façon à la dévaluation du franc cfa. Les producteurs, portés par le marché, ont augmenté leur marge. Une attitude que n'avaient pas prévue les experts.
Certains scénarios économiques élaborés au lendemain de la dévaluation du franc cfa ont été démentis par les faits. A l'époque, on avait beaucoup misé sur le regain de compétitivité des produits locaux par rapport aux produits importés, en particulier dans le secteur alimentaire. Les producteurs de produits vivriers semblent en avoir décidé autrement. Ils ont suivi une stratégie bien différente de celle imaginée par les experts. Se basant sur les coûts de production, les études prévoyaient que les prix des produits locaux augmenteraient moins vite que ceux des produits importés. Or, les données recueillies sur le terrain depuis la dévaluation montrent le contraire : les prix des produits vivriers locaux ont suivi de très près l'évolution de ceux des produits importés. Ces derniers n'ont augmenté "que" de 60 % et non de 100 % car l'Etat a diminué les taxes, les importateurs et les commerçants réduit leurs marges et la qualité a baissé. Le rapport entre le prix du riz importé et les céréales locales est resté pratiquement inchangé avant et après la dévaluation dans tous les pays de la zone franc. Explication donnée par un chercheur français, David Naudet : "Les producteurs ne raisonnent pas en termes de coût de production, mais en termes de concurrence sur les marchés". En clair, lorsque les vendeurs de produits vivriers ont constaté que les produits importés augmentaient, ils ont suivi la tendance et ont augmenté leurs prix dans les mêmes proportions. Importés ou locaux ? Un faux problème Cette hausse des produits locaux a eu comme conséquence, estime Blaise Leenhart de la Caisse française de développement (CFD), "un net accroissement des revenus des ruraux et un gain en termes de pouvoir d'achat" qu'il estime à 30 % en 1994 et à 20 % en 1995. Il existe, selon lui, un lien direct entre cette augmentation du pouvoir d'achat dans les campagnes et "l‘explosion" des importations constatées dans la zone franc en 1995. Les populations rurales ont largement participé à cette augmentation de la demande. On pourrait y ajouter la reprise des aides des bailleurs de fonds (FMI, Banque mondiale...), qui se sont traduites par une arrivée massive de devises dont une partie a servi à importer des biens d'équipement pour la relance de l'investissement et de biens de consommation courante. L'utilisation faite par les ruraux de ce surplus monétaire est encore mal connue. Elle se répartit globalement entre des dépenses de consommation et des investissements stimulés par la croissance de la demande et le bon niveau de prix des produits. Finalement, le gain des producteurs ne provient pas d'une augmentation des quantités vendues mais d'un accroissement de leurs marges bénéficiaires. D'ailleurs, la production locale aurait été bien en peine de répondre à la hausse brutale de la demande qu'aurait provoqué le maintien des prix des produits locaux. Un léger report s'est quand même fait (de l'ordre de 8 à 10 %, selon la CFD), non parce que l'écart de prix s'est creusé entre produits importés et locaux, mais parce que les produits locaux sont moins chers en valeur absolue (avant comme après la dévaluation) que les produits importés. Si les consommateurs se sont partiellement reportés sur les produits locaux, c'est parce que leur pouvoir d'achat a baissé. Les enquêtes sur le comportement alimentaire des ménages menées par Nicolas Bricas, chercheur au CIRAD, confirment cette hypothèse. Pour lui, les consommateurs ne raisonnent pas en termes de produits importés/produits locaux. "La véritable substitution, affirme-t-il, ne s'est pas faite entre produits importés et produits locaux". D'ailleurs, les statistiques du commerce extérieur de la zone franc montrent que les importations de riz n'ont guère diminué en quantité depuis la dévaluation. La véritable substitution a eu lieu entre "produits de base" et "produits de sauce". Les consommateurs ont réagi à la dégradation de leur pouvoir d'achat en maintenant leur ration de féculents et de céréales qui permet de se "caler le ventre". Mais ils ont réduit leur consommation de "produits de sauce", comme la viande et les condiments dont l'effet nutritif n'est pas immédiatement perceptible par celui qui les consomme. Autre comportement nouveau observé : la consommation à l'extérieur remplace de plus en plus les repas à domicile. Explication avancée par ce chercheur : les repas à domicile sont ouverts aux personnes extérieures à la cellule familiale. Pour éviter d'avoir à nourrir parfois quinze personnes, le chef de famille préfère allouer un budget à chaque membre de sa famille pour qu'il mange en ville. Cela lui revient moins cher au bout du compte. Nicolas Bricas voit dans ces deux évolutions une remise en cause de la solidarité traditionnelle autour de la nourriture ainsi qu'une baisse de la qualité nutritionnelle. Un plat rapidement avalé à l'extérieur ne remplace pas un bon repas préparé à la maison et une platée de céréales ou de légumineuses servie avec une sauce dévaluée n'assure pas un bon équilibre alimentaire. ![]() version imprimable |