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par Souleymane Ouattara
Burkina Faso (SYFIA-Burkina Faso) Face aux feux de brousse, première cause de dégradation de l'environnement en Afrique, la sensibilisation des populations est aussi inefficace que la répression. Au Burkina, certains techniciens préconisent un autre remède, qui a fait ses preuves mais demeure interdit : les feux précoces.
Qui est responsable des feux de brousse, cette véritable "lèpre des champs" ? Dans la province burkinabè de la Tapoa, où, chaque année, les trois quarts du territoire sont la proie des flammes, il est impossible de désigner un coupable unique. C'est la faute à personne ou plutôt à tout le monde. En première position, viennent les agriculteurs : ils ont de tout temps procédé ainsi pour nettoyer leurs champs et chasser les mauvais esprits. Puis, les voyageurs qui campent : ils se protègent du froid en allumant des foyers qu'ils négligent d'éteindre par la suite. Quant aux braconniers, ils utilisent le feu pour dégager la brousse et voir le gibier. Ceux qui craignent de se perdre mettent également le feu à leur point de départ ; ainsi, ils peuvent revenir sur leurs pas. Mais de tous les pyromanes, les plus méthodiques restent les enfants. Un jour, un maître a demandé à ses élèves de décrire les feux de brousse. L'un d'eux a détaillé le processus : "Tu cherches une bouse sèche. Tu grimpes sur un arbre et tu regardes autour de toi. Si tu ne vois personne venir, tu descends, tu mets le feu et tu fuis."Dès octobre-novembre, sitôt rentrées les récoltes, la brousse flambe dans la région, tachetant d'affreuses plaques noires le couvert végétal. Les arbrisseaux sont brûlés des racines aux feuilles. Parfois, le feu, aidé par le vent, atteint jusqu'à la cime des arbres géants. Aucune espèce n'est épargnée. Ni le néré qui sert à faire le soumbala (condiment), ni le karité, dont le beurre est utilisé à la fois dans l'alimentation et pour la confection des cosmétiques, et encore moins les plantes médicinales. "Il arrive même que les récoltes engrangées partent en fumée", complète Lamoussa Hébié, chef du service provincial de l'environnement et du tourisme de la Tapoa. La faune menacée A ce rythme, les habitants de cette province parleront bientôt de leurs forêts au passé. Dans la Tapoa, le quart de la superficie est occupé par des aires classées (réserves forestières ou réserves de faune). Pour cette raison, les terres disponibles pour la culture font défaut, d'autant que "les feux ont réduit considérablement la valeur culturale de certaines terres", explique Lamoussa Hébié. Les incendies constituent également une menace pour les animaux dans cette zone qui est l'une des plus giboyeuses du pays. Mais pour maintes raisons, dont les feux sauvages, les animaux migrent. Les techniciens de l'environnement et du tourisme parviennent à éviter ce désastre lorsqu'ils allument des feux précoces, peu de temps après l'hivernage. De cette façon, ils éliminent les herbes sèches et les broussailles à une époque où la brousse n'est pas encore assez desséchée pour que les flammes se propagent dangereusement. Grâce à ces petits incendies préventifs, on "coupe l'herbe sous le pied" aux véritables feux de brousse et on préserve les sites dans un état accueillant pour les animaux. Mais ces feux précoces, dont l'efficacité préventive est démontrée, sont interdits aux paysans. Dans ces conditions, il ne reste qu'un moyen de lutte face aux feux de brousse : la répression. Mais celle-ci reste théorique. Qui réprimer quand on ne parvient jamais à prendre un seul incendiaire en flagrant délit ? Neuf ans après leur lancement à l'époque de Thomas Sankara, les "trois luttes" (contre les feux de brousse, l'abattage des arbres et la divagation du bétail) sont toujours officiellement en vigueur mais le suivi n'est plus assuré. Les slogans de l'époque, ("Allumer un incendie est un crime crapuleux, l'éteindre est un devoir militant") ont fait... long feu. Aujourd'hui, Lamoussa Hébié avoue son impuissance : "Actuellement, nous avons épuisé toutes nos cartouches et nous continuons dans la sensibilisation." Mais celle-ci se heurte à l'incompréhension des paysans de la région. Ceux-ci ne comprennent pas que les services officiels leur interdisent les feux précoces sur leurs terres alors que ceux-ci sont pratiqués dans les aires classées. Feux précoces... en 1935 Sur cette question, la controverse se développe dans tout le pays. Le sociologue burkinabè Marcel Poussy est l'un des partisans des feux précoces. Co-auteur d'une étude intitulée "Pour une nouvelle aproche des feux au Burkina", il s'explique : "Puisque la brousse continue de brûler, quelles que soient les mesures déployées, il vaut mieux prévenir que guérir." Les partisans d'une telle approche ne manquent pas d'arguments. En effet, mis à temps, les feux précoces permettent aux plantes de résister parce qu'elles ont encore assez d'eau dans les feuilles à la sortie de l'hivernage. Ce qui les empêche de brûler intégralement. De plus, un tel feu se propage à très faible vitesse. Il n'est guère attisé par le vent car la végétation et l'air sont encore humides. Ainsi, la faune terrestre a le temps de s'échapper. Certains techniciens vont jusqu'à évoquer la loi du 4 août 1935 réglementant les feux précoces. C'était l'époque, se rappellent les vieux forestiers, où l'administration elle-même remettait à chaque village une boîte d'allumettes pour qu'il s'acquitte de ce devoir. "Personne n'y trouvait à redire, explique Issa Zampaligré, un inspecteur des Eaux et Forêts, car le colonisateur s'était inspiré des pratiques locales." Gérés collectivement, les feux étaient organisés à des périodes différentes, dès la fin de la saison pluvieuse au Sahel et plus tard dans les régions est et sud-ouest de l'actuel Burkina.Mais depuis 1935, beaucoup d'eau... a tari sous les ponts. Aujourd'hui, pensent de nombreux écologistes, l'adoption des feux précoces ne pourra se faire qu'au prix d'une volonté politique clairement affichée de préserver l'environnement, alliée à un immense effort d'aménagement, de formation et de suivi-contrôle. "Il y a un travail de zonification à faire, car dans une même région, un même village, l'humidité du sol est différente d'un endroit à l'autre. Dès la fin de la saison pluvieuse, il y a des zones qui, déjà, n'acceptent plus les feux précoces ; il faut les identifier", recommande Zampaligré. Et de mettre en garde : "Il faut éviter de mal choisir la région. Autrement, quand vous penserez faire du feu précoce, vous ferez en réalité un feu tardif (au regard de l'état de dessèchement de la végétation) et vous serez les responsables officiels de la dégradation de la région."Bien que l'idée d'une extension à l'ensemble du pays des feux précoces fasse son chemin, l'adoption de cette technique se heurte à de nombreux écueils. "Il y a le poids de l'habitude. Il est difficile de revenir sur une législation qu'on a adoptée. Il faut peser le pour et le contre pour ne pas désorienter les gens", estime Poussy. Le sociologue s'en prend à certains techniciens, partisans d'une répression pure et dure qui est, selon lui, la tare d'une certaine "école française". Il déplore également la tournure irrationnelle que prend trop souvent le débat. "Il y a beaucoup d'affectivité, de sentimentalisme qui entoure ce problème. S'en affranchir est le plus grand service que l'on puisse rendre à la protection de l'environnement". ![]() version imprimable |