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par Boni Kabie
Côte d'Ivoire (SYFIA Côte d'Ivoire) Sans défense, des milliers de jeunes Maliens employés dans les plantations ivoiriennes sont traités comme des esclaves. Les enfants retenus prisonniers sont maltraités et travaillent sans salaire. Il y a six mois, la découverte de ce trafic a permis d'en libérer quelques dizaines.
Deux mille, trois mille, cinq mille : personne ne sait exactement combien d'enfants maliens travaillent dans les plantations de café et de cacao ou les champs d'ignames de la région de Bouaflé à quelque 250 km au nord-ouest d'Abidjan. Dans les années 1990, la baisse des prix du café et du cacao n'a plus permis aux paysans ivoiriens de payer la main-d'oeuvre étrangère dont ils avaient besoin. De nombreux Burkinabés et Maliens adultes qui travaillaient traditionnellement dans ces exploitations ont préféré rentrer chez eux. Les litiges fonciers ont aussi fait fuir les étrangers, propriétaires terriens en Côte d'Ivoire, qui servaient d'intermédiaires pour le recrutement de ces ouvriers agricoles. C'est pour les remplacer, que, petit à petit, et surtout depuis 1996, le trafic de main-d'oeuvre infantile s'est intensifié. Aujourd'hui, les agriculteurs font travailler comme des esclaves des gamins d'à peine dix ans. Le jeune Abdoul Karim, qui fait partie des premiers enfants retirés des griffes de leur maître par le consul du Mali en mai dernier, a raconté son histoire. Un jour de mai 1997, à Sikasso, une ville malienne à 200 km de la frontière, un monsieur d'allure respectable lui a proposé de gagner 80 000 à 100 000 F cfa en un an pour des travaux de ménage en Côte d'Ivoire. Confiant, il l'a retrouvé le soir avec une vingtaine d'autres enfants à la gare de Sikasso. Deux jours plus tard, il était dans une plantation du sud ivoirien. Les témoignages des enfants ont permis de reconstituer cette filière. A l'arrivée à Korogho, au nord de la Côte d'Ivoire, les passeurs discutent du prix de vente de leur "marchandise" avec les exploitants agricoles, les "tuteurs" ou "locataires", qui attendent leur arrivée. Les prix varient, en fonction de l'offre et de la demande, de 15 à 20 000 F cfa par enfant, plus le remboursement du prix du voyage prélevé sur leur salaire. Le soir même, les Maliens sont convoyés vers les campements de Bouaflé et de Zuenoula, 360 km plus au sud. Maigres repas et manque d'hygiène. C'est ce même chemin qu'a suivi le petit Noufou Diara, âgé de 12 ans, que ses parents ont cru mort. Ils avaient même organisé les funérailles. Noufou a retrouvé la liberté mais son corps est amaigri et il garde une vilaine plaie à la jambe gauche causée par une mauvaise manipulation de la machette dont il n'avait guère l'habitude. Il évoque sa vie dans ce campement. Chaque jour, il travaillait 12 h d'affilée à désherber un champ sous la surveillance du fils aîné de son maître, le vieux Soro Kapigue. Le soir, il retrouvait les autres autour du plat de maïs, leur sommaire repas quotidien. La nuit tombée, ils dormaient à 40 ou 50 sur des nattes de fortune dans une pièce avec pour seule commodité, un trou de 10 cm de large qui servait de latrines. De toilette, il n'en était pas question. "Chez nous, ce n'est pas pareil, explique Siaka Koné, à qui on donnerait 30 ans alors qu'il n'en a que 15, il y avait un concours du meilleur laboureur. Le gagnant de la compétition avait droit à un bain par semaine !". Retiré du campement de maître Seydou à 2 km de là, il raconte son calvaire : "Notre patron ne nous donnait pas suffisamment à manger alors que le travail était fatiguant. Quand nous étions malades, il ne nous soignait pas". "Si on me payait maintenant, je retournerais chez moi", insiste un enfant rencontré dans un campement. Il n'ose pas trop parler par crainte de son maître qui, lui, refuse de s'exprimer. Comment fuir sans argent ? La somme promise n'est, en principe, remise qu'en fin de contrat mais tout dépend du bon vouloir du patron. Une fois arrivés au fin fond de la Côte d'Ivoire, les enfants ne peuvent généralement plus repartir. D'ailleurs ceux qui tentent de s'enfuir sont activement recherchés. Pour éviter les tentatives de fuite, maître Seydou barricade la nuit la porte de ses manoeuvres et l'ouvre le matin à coups de hache. Un autre petit travailleur, Seydou Yeo, a pourtant tenté de s'échapper : "Peu de temps après, raconte-t-il, je me suis fait rattraper par mon patron et ses surveillants. Ils m'ont battu pendant deux jours". Les récidivistes sont exposés au soleil, le crâne rasé et badigeonné d'huile rouge. Ailleurs on les prive de nourriture ou on leur confisque leurs maigres effets personnels. C'est pourtant grâce à l'un deux, qui a réussi à atteindre Bouaflé et à informer l'amicale des Maliens, que les autorités maliennes se sont rendues sur place en mai 98. Appuyés par leurs homologues ivoiriens, ils ont libéré une dizaine d'enfants. "Dans l'immédiat, nous allons procéder au recensement de tous les enfants mineurs qui sont dans les champs et rapatrier au Mali ceux qui ont entre 10 et 14 ans", promet le consul général du Mali en Côte d'Ivoire. Effectivement un second groupe d'enfants a récemment pu regagner son pays. Le 18 septembre, grâce aux témoignages de ces jeunes "esclaves", deux trafiquants maliens ont été arrêtés et condamnés à cinq ans d'emprisonnement et 200 000 F cfa d'amende. ![]() version imprimable |