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01-01-1990                       >lire les commentaires     >faire un commentaire
par Pierre Bonneval

Monde
Scénarios climatiques:Quand la méditerranée sera tropicale

(SYFIA) La terre se réchauffe et la mer monte. Prudents, les scientifiques commencent cependant à établir pour l'avenir des scénarios bien étranges : des bananeraies dans le sud de la France, le Sahel en Espagne et en Italie, le Sahara qui gagne l'Afrique du Nord, les grands deltas fertiles qui disparaissent sous la mer...

"Scénario ne veut pas dire prévision", les scientifiques affichent tout de suite leur prudence face à des mécanismes climatiques que l'on cerne encore mal. Pourtant, certains faits sont là : depuis 1910, le niveau des océans a monté de dix centimètres. Ce n'est pas encore la banquise qui fond, mais la masse des eaux qui se dilate en se réchauffant.La cause de ce réchauffement ? Bien que la relation directe de cause à effet ne soit pas totalement scientifiquement prouvée, il semble bien que le fameux "effet de serre" en soit responsable.Cet effet de serre, les écologistes en prévoyaient les conséquences depuis que les rejets de gaz industriels ont pris des proportions alarmantes. La combustion des sources d'énergie fossiles ne rend pas seulement l'air irrespirable. Les gaz s'accumulent dans les couches supérieures de l'atmosphère, formant une sorte de gangue qui entoure la planète. Comme sous une cloche de verre, les rayons du soleil réfléchis par la surface du globe sont renvoyés vers le sol par l'enveloppe gazeuse de la pollution. Sous cet édredon de déchets volatils, la terre est maintenue au chaud.Réunis à Toulouse en novembre dernier, les climatologistes du monde entier ont confronté leurs observations et dressé des scénarios pour l'avenir.

Quatre degrés de plus dans 50 ans ?

Parmi les hypothèses les plus vraisemblables, les scientifiques tablent sur un réchauffement de 4°C (avec une marge d'erreur possible de plus ou moins 1,5°C) pour les années 2030/2050. La génération qui va naître au début du troisième millénaire devrait donc s'attendre à arriver à l'âge mûr dans un paysage climatique et écologique notablement modifié. Si quatre petits degrés de plus n'ont l'air de rien à première vue, les conséquences en sont considérables lorsqu'il s'agit d'une moyenne sur le long terme.Dans ce scénario déjà bien étayé, la terre se réchauffe particulièrement aux pôles où les précipitations augmentent beaucoup. Il pleut aussi bien davantage de part et d'autre de l'équateur et les bandes climatiques subtropicales sèches s'en éloignent de plusieurs centaines de kilomètres. Conséquence de ce décalage, les zones actuellement tempérées connaissent pour leur part un allongement sensible des périodes estivales sèches et d'importants déficits hydriques.Bonne affaire pour les zones de la frange sud du Sahel, beaucoup moins pour les riverains de la Méditerranée.Sans prétendre tirer de telles esquisses une prévision régionale, Henri-Noël Le Houérou, expert "ès désertification" et chercheur au Centre d'Etudes Phytosociologiques et Ecologiques de Montpellier, a appliqué ces hypothèses au pourtour méditerranéen, 750 millions d'hectares répartis sur trois continents : Afrique (340 millions), Asie (330 millions) et Europe (70 millions). Cette zone a de multiples visages. De la vallée du Nil aux sables sahariens, on va de l'humide à l'hyper-aride, du très fertile au totalement stérile, de l'extrême pression démographique au vide humain presque total.

Une redistribution des cartes "vertes"

Malgré cette diversité, on peut dire qu'au sud de la méditerranée le développement des plantes est limité par le manque d'eau en été, et, au nord, par le froid de l'hiver. L'hypothèse des "quatre degrés de plus" redistribue presque totalement les cartes "vertes" du bassin méditerranéen :En Europe, le climat actuel se décale de quelque 750 km vers le nord et de 750 m en altitude. Les zones de cultures subtropicales s'y installent et la période de croissance des plantes s'allonge là où l'eau ne vient pas à manquer.En France, on cultiverait du thé dans les Alpes, des oranges sur les rives de la Loire, des bananes sur les coteaux du Rhône, des avocats en Périgord... Une totale reconversion agricole est nécessaire mais au moins, l'Europe devient-elle autosuffisante en produits "exotiques".En revanche, en Espagne, dans le sud de l'Italie et en Grèce, où l'eau est actuellement rare, huit à dix millions d'hectares de zones céréalières, déjà marginales et de faible rendement, sont sévèrement menacées de "sahélisation".Consolation, puisqu'il ne serait plus nécessaire d'aller au Sénégal pour trouver la chaleur en hiver, le sud de l'Europe pourrait accentuer son rôle de gisement touristique...

La désertisation au sud

Au sud de la méditerranée et, en particulier à proximité des déserts, la situation est plus préoccupante. Les aires climatiques arides et semi-arides prennent place sur la zone de climat méditerranéen du Maghreb et du Machrek : dix millions d'hectares aujourd'hui productifs passent en quelques décennies en zone de récolte à haut risque avec des niveaux de pluie qui restent en dessous de 400, voire 350 mm annuels. La période de culture se réduit, les plantes transpirent plus, les rendements chutent et il n'y a plus qu'une chance sur quatre de faire une récolte.Malgré une utilisation optimale des ressources en eau, la menace est grave pour une région où l'autosuffisance alimentaire est actuellement en moyenne limitée à 50%.Mais à côté de ces évolutions climatiques nouvelles, se poursuit la tendance actuelle à la surpopulation. Passée de 40 à 94 millions entre 1900 et 1950, la population du sud du bassin méditerranéen compte aujourd'hui 280 millions d'hommes, de femmes et, surtout, d'enfants. Face au scénario climatique pour l'an 2050, l'hypothèse démographique se situe entre 800 millions et un milliard et demi.Il s'agit non seulement de bouches supplémentaires à nourrir mais aussi d'une pression considérablement accentuée sur les terres arables fragilisées par l'assèchement du climat. Les conséquences de la surpression démographique sont bien connues : défrichement systématique de toutes les terres cultivables, disparition de la végétation naturelle et des forêts, affaiblissement extrême et retrait progressif du couvert végétal sous l'influence du ruissellement et de l'érosion éolienne. Le nom de ce cocktail de risques climatique et démographique : la désertisation.La mer inonde les zones basses Au scénario qui envisage une hausse des températures il faut ajouter son corollaire : une montée d'un mètre du niveau de la mer. Cela signifie l'inondation salée des zones basses et notamment des grandes plaines limoneuses des deltas. Le delta du Nil, grenier de l'Egypte et immense réservoir de population, devrait être abandonné aux poissons, les mangroves de Casamance ou de Guinée Bissau se retrouveraient au large, les rizières et les chevaux de Camargue, à l'embouchure du Rhône, devraient remonter à Valence...Cette montée des eaux océaniques non seulement rayerait de la carte des zones parmi les plus fertiles mais refoulerait vers des régions fragiles des populations nombreuses.Scénario-catastrophe ? Les climatologistes se défendent de regarder dans la boule de cristal et leurs hypothèses de travail ne sont pas des oracles. La science du climat est loin de maîtriser tous les éléments et, surtout, de comprendre les interactions de ces éléments entre eux. Bien des facteurs peuvent infléchir le cours des choses, dans un sens comme dans l'autre. Le comportement thermique des océans, l'influence de la vapeur d'eau et des nuages sont encore très mal connus.Les facteurs humains et sociaux ne sont pas non plus pris en compte. Peut-être l'explosion démographique va-t-elle se ralentir, peut-être les activités polluantes pour l'atmosphère vont-elles disparaître, peut-être les découvertes scientifiques vont-elles permettre de compenser certains effets négatifs de l'évolution climatique ? Mais ceux qui annoncent la chaleur ont l'esprit froid : ils se contentent d'observer et de projeter dans l'avenir ce qu'ils mesurent aujourd'hui. Pour eux, un phénomène est amorcé, c'est tout. La sagesse ou la folie des hommes n'entre pas dans leurs ordinateurs.


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