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par Charlotte Lazard, Ibrahim Zongo
Afrique (Syfia) La lutte contre les feux de brousse devient prioritaire. Technique culturale, pratique sociale ou religieuse, acte de malveillance, la flamme est l'ennemi intime de la nature. Les écologistes condamnent depuis longtemps cette tradition qui met gravement en danger l'environnement africain. D'autres scientifiques affirment aujourd'hui que le danger se situe non seulement à l'échelle continentale mais aussi à l'échelle planétaire.
"Contrairement à ce qu'on pouvait croire il y a dix ans, l'Afrique est un continent très pollué, principalement à cause des feux de brousse qui se pratiquent sur des dizaines de milliers de kilomètres carrés" affirme Alain Marenco, chercheur au CNRS.Responsable du laboratoire d'aérologie de l'université Paul Sabatier de Toulouse, il veut alerter l'opinion sur cette forme oubliée de pollution qui touche la couche inférieure de l'atmosphère, la troposphère. Le grand public est plus sensible aux problèmes des couches supérieures de l'atmosphère et du "trou dans l'ozone", mais, selon lui, la troposphère sera bientôt à son tour un sujet d'actualité, pour cause... d'excès d'ozone. De récentes mesures scientifiques montrent que la quantité d'ozone y atteint des proportions alarmantes. Principales responsables, les fumées émises par les usines au Nord et, c'est plus nouveau, par les feux de brousse au Sud.Ce fort taux d'ozone, indique-t-on, risque d'accentuer l'effet de serre et de provoquer indirectement une chute des rendements des céréales. Il y a peu de solutions techniques A l'inverse de la pollution industrielle, les feux de brousse sont une nuisance fort ancienne. Si, dans le premier cas, les solutions sont essentiellement techniques, il faut, dans le second, mobiliser toute la population.Déjà, 2 500 ans avant Jésus Christ, un roi carthaginois mentionnait dans son carnet de voyage l'existence de feux culturaux en Afrique de l'Ouest. A cette époque et jusqu'à une période récente, les feux n'avaient rien de désastreux. La pression démographique, encore légère, préservait du feu des régions entières et les brûlis ne concernaient que de petites surfaces. Ils ne polluaient vraisemblablement pas la troposphère et, surtout, ils ne menaçaient pas l'environnement.Aujourd'hui, le nombre de bouches à nourrir a augmenté, faute de place, l'agriculture itinérante a trouvé ses limites, les parcelles de cultures sont exploitées de façon plus constante. Presque chaque année, pour nettoyer les champs, les feux brûlent ce qui reste de végétation naturelle. Le défrichement n'est pas la seule cause des feux. Les pasteurs, eux aussi, incendient régulièrement la brousse et s'ils le font, c'est pour obtenir un regain de végétation. "Si tu vois quelqu'un mettre le feu à son grenier, c'est qu'il a entendu que la cendre vaut plus que le grain", dit un proverbe peulh. Lorsque les propriétaires des troupeaux voient que les graminées sont si sèches que le bétail n'en veut plus, ils mettent le feu pour provoquer une repousse d'herbe sur la cendre.Les récolteurs de miel, autres "délinquants" montrés du doigt par les Services des Eaux et Forêts, enfument les ruches pour faire fuir les abeilles et recueillir leur butin sans se faire piquer... mais ils sont parfois responsables de la mort de milliers d'arbres pour quelques kilos de miel.Il y a aussi les chasseurs qui allument des feux pour débusquer le gibier. Autrefois, de véritables battues au feu s'organisaient sur d'immenses territoires. Les dégâts pour la végétation étaient importants mais le tableau de chasse avait de quoi s'en consoler. Aujourd'hui, dans les pays du Sahel, des groupes de gamins mettent le feu à des dizaines d'hectares... pour capturer un rat ! Les feux rituels, plus difficiles à combattre Cependant, ces causes "alimentaires" des feux de brousse ne sont pas les plus difficiles à combattre. La sensibilisation et la vulgarisation de nouvelles techniques qui offriraient les mêmes avantages pour les agriculteurs et les éleveurs peut, à terme, en venir à bout.Il n'en va pas de même pour les feux "coutumiers" aux origines rituelles, manifestations religieuses, initiatiques ou culturelles. Les autorités qui veulent s'opposer à de telles pratiques se heurtent à une résistance d'autant plus forte qu'elles n'ont pas de réelle alternative à proposer.Quelle solution de substitution présenter au chef de village malien qui allume un feu pour purifier son âme ? Si ce n'est par le feu, comment combattre les mauvais génies installés dans les parcelles de cultures, soigner la toux des enfants, pratiquer les rites d'initiation des jeunes garçons qui passent à l'âge adulte, célébrer les fêtes de la moisson ?La tâche est ardue pour les services des Eaux et Forêts. La répression n'a pas eu les résultats escomptés : pour exprimer leur mécontentement, les paysans ont plus que jamais mis le feu à la brousse ! C'est une expression courante du mécontentement social. Au Burkina Faso, en 1986, des opposants politiques ont mis le feu à 200 hectares de forêt à proximité de Ouagadougou. Au Mali, trois ans de suite, un projet de reboisement a été régulièrement incendié par ses ouvriers, mécontents de n'être pas payés en temps voulu."En mettant le feu ou en refusant d'éteindre un incendie déjà déclaré, les paysans mettent en péril l'environnement planétaire mais aussi leur cadre de vie. Mais comment se sentir concerné par des destructions dont on ne voit pas tout de suite les effets ? Au contraire, passée l'impression de désolation que donne un paysage carbonisé pendant six mois environ après les feux, la végétation reprend le dessus et offre aux regards un aspect de prospérité... trompeuse. Si la nature a vite fait de reprendre ses droits, ce n'est qu'en apparence. Dans la réalité, elle paye un lourd tribut" explique Michel Malagnoux, du Centre Technique Forestier Tropical. Le feu, loi du plus fort mais pas fatalité Elle paye le prix de la loi du plus fort que fait régner la flamme. Elle opère une sélection et détruit ce qu'il y a de plus faible, les plantes pérennes, les graminées, les jeunes pousses et les arbres vieillissants. Seuls les arbres les plus forts, ni trop jeunes ni trop vieux, résistent. Dans un premier temps, on ne voit pas que le feu a fait des ravages. Le paysage offre aux regards de beaux arbres, jeunes et forts. Mais, les années passant, ils vieillissent et deviennent à leur tour vulnérables ; que survienne un autre feu ou une sécheresse, tout le peuplement disparaît sans descendance. Faute de jeunes arbres, la forêt ne pourra pas se régénérer. Le désert a gagné.De manière encore plus sournoise, le feu ne détruit que les plantes les plus fragiles, limitant la diversité des espèces. Celles qui brûlent mal continuent à pousser et profitent même de la disparition des autres pour proliférer. Ainsi, même dans une forêt apparemment intouchée, un spécialiste peut voir que seules demeurent les espèces résistantes au feu.Or la diversité des espèces protège la nature contre la diversité des dangers qui la menacent. Certaines plantes sont insecticides, d'autres se défendent avec des piquants contre les animaux, d'autres ont besoin de très peu d'eau ou supportent que les sols deviennent plus salés... Que survienne un autre fléau, sécheresse, maladie ou ravageur, auquel les plantes qui bravent le feu ne sont pas aussi résistantes, et c'en est fait de la totalité de la végétation.Dans certains pays comme le Mali, le Togo, le Burkina Faso, la Mauritanie, les feux sont totalement interdits. Et la brousse brûle toujours. Pour faire appliquer la loi, les gouvernements devraient mobiliser une armée de gardes forestiers. Cela en vaut-il la peine ? Là où la répression a été mise en oeuvre, la population s'arrange pour détourner la loi. Les agents forestiers qui vont sur le terrain pour percevoir les amendes se heurtent à une résistance passive. Avant de mettre le feu, les villageois se cotisent pour réunir la somme de l'amende, prix à payer pour perpétuer la coutume.C'est pourquoi d'autres pays comme le Sénégal ont choisi une méthode plus modulée. "Plutôt que d'interdire complètement les feux, les responsables forestiers tentent d'en limiter les dégâts. La meilleure manière pour cela est de mettre le feu le plus tôt possible après la saison des pluies quand beaucoup d'espèces sont encore vigoureuses. L'expérience semblerait aussi prouver que les espèces qui ont résisté à un premier feu peu destructeur développeraient des défenses pour une éventuelle mise à l'épreuve par des feux tardifs", indique Babacar N'Diaye, chef de la lutte contre les incendies aux Eaux et Forêts du Sénégal."L'idéal demeure qu'il n'y ait pas de feu du tout ou du moins, que ceux qui se pratiquent soient contrôlés. C'est une situation qui demande que tout le monde, paysans, intellectuels, responsables gouvernementaux, cultive en lui des réflexes de défenseurs de l'environnement, quitte à renoncer à des coutumes ancestrales", déclarait récemment Bamba Sinde, directeur du Comité National de défense de la forêt de Côte d'Ivoire, faisant remarquer que les pays sahéliens ne sont pas les seuls concernés. Il ajoutait :"Le fatalisme face aux problèmes de la nature n'est plus de mise".L'argument planétaire a-t-il réellement plus de chance de porter que les raisons locales ou l'intérêt individuel ? ![]() version imprimable |