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01-09-2000                       >lire les commentaires     >faire un commentaire
par Michel Tchanou

Bénin
Bénin : la rébellion des juges

(MEDIAF/Bénin) Les magistrats béninois ont décidé, en cette année 2000, de célébrer, à leur manière, le dixième anniversaire de l'historique Conférence nationale des forces vives. Ils mènent une croisade féroce contre la corruption jusqu'au sommet de l'Etat.

Vent de panique, au sein de la classe politique béninoise. Les juges ont désormais décidé de sévir ! Tous les citoyens ont encore en tête, l'histoire de l'ex-ambassadeur du Bénin au Nations Unies, rappelé au pays, pour une sombre histoire de trafic de drogue. Le diplomate, ancien ministre et proche du chef de l'Etat, Mathieu Kérékou, s'est crânement présenté devant le juge. A sa grande surprise, il fut immédiatement placé sous mandat de dépôt. D'autres citoyens de haut rang, feront après lui cette amère expérience.
Il faut dire que dès son retour au pouvoir en avril 1996, Mathieu Kérékou a fait de la moralisation de la vie publique, son principal cheval de bataille. Une de ses phases est restée célèbre à ce propos : "Si vous êtes prêts, moi aussi je suis prêt". Le "vous" bien entendu, est mis pour le peuple, dont le chef attend le feu vert avant de se lancer dans sa croisade contre la corruption.
Sourire amusé des Béninois : "Nous, nous sommes prêts, c'est plutôt lui Kérékou qui n'est pas prêt". L'impunité qui continua à régner en maître dans le pays, quatre années après la célèbre profession de foi du chef de l'Etat, donnera raison à tous ceux qui proclamaient qu'au Bénin, nul n'a de leçon de moralisation de la vie publique à donner à ses concitoyens. "Tout le monde vole dans ce pays" s'est écrié à ce propos Adrien Ahanhanzo Glèlè, président d'une commission, mise sur pied par le chef de l'Etat lui-même pour recenser tous les dossiers de malversations.
Au terme des trente jours de délai de travail, qui lui avaient été accordés, la commission Ahanhanzo Glèlè note dans son rapport au chef de l'Etat, que du fait de la corruption et des malversations, le pays a perdu 70 milliards de francs cfa en moins de quatre ans. L'affaire dite des "70 milliards" venait de naître. Elle fera les choux gras de la presse, et apportera de l'eau au moulin de l'opposition, même s'il a été clairement démontré que certains dossiers recensés par la commission, remontent au temps où cette même opposition était au pouvoir.

Le silence des juges.

Près d'une année après le dépôt du rapport sur le dossier des 70 milliards, les Béninois s'interrogent sur la suite des événements. Le président de la Commission, Ahanhanzo Glèlè, tente de couper court aux rumeurs : "Cela ne dépend plus ni du chef de l'Etat, ni de moi. Le dossier des 70 milliards est déjà dans le circuit. Il y a des choses qui dépendent des cadres, et il y en a d'autres qui relèvent des juges et des magistrats. Ils ne sont pas tous propres, eux non plus... Ils sont fonctionnaires et ils sont payés. Je ne dis pas qu'ils ont les moyens pour faire leur travail. Mais il faut qu'ils donnent des signaux..."
Quelques semaines après ces propos, c'est le chef de l'Etat lui-même qui monte au créneau. Au cours d'une réunion politique avec ses partisans, en mai dernier, il tance vertement les juges, coupables, à ses yeux, du blocage des dossiers de corruption et de malversations. Au passage, il les traite de "corrompus" et de "pourris". Dans les rangs des magistrats, c'est la stupéfaction.
Dès le lendemain, Jean-Baptiste Monsi, président de l'Union nationale des magistrats du Bénin (Unamab), passe à la contre offensive : "Une telle déclaration, venant du premier magistrat de la Nation, président du Conseil supérieur de la magistrature, et garant de l'indépendance de la justice, est inquiétante et grave" s'exclame-t-il. Il explique alors à l'opinion, que les poursuites répressives, sont enfermées dans une procédure bien déterminée, "qui vise à arriver à une certitude, quant à la manifestation de la vérité, avec toutes les garanties de droit, concernant les mis en causes et les victimes... La justice doit, certes, être rendue avec célérité, mais célérité ne rime pas avec pression, mais plutôt avec sérénité".
Le président des magistrats ne se contente pas de jouer au pédagogue. Il ajoute une menace à la clé : "Au moment opportun, on verra si les juges travaillent ou ne travaillent pas, et si ce sont les juges qui favorisent l'impunité". Ce "moment opportun", on ne l'a pas longtemps attendu au Bénin. et c'est dans l'entourage même du chef de l'Etat, que la justice fera ses premières victimes.

Les magistrats se fâchent.

Le vendredi 12 mai, Séverin Adjovi, ministre du Commerce, de l'Artisanat et du Tourisme, ex-directeur de campagne du chef de l'Etat, est entendu en qualité de témoin par le juge d'instruction. Même si la teneur de cette audience n'a pas été rendue publique, de nombreuses indiscrétions laissent entendre que ce ministre risque fort l'inculpation et pourquoi pas la prison. D'autant que quelques jours après le ministre, un ancien directeur général d'une société nationale d'assurance, mêlé dans le même dossier, a été inculpé et placé sous mandat de dépôt par le juge.
Après le ministre et le directeur général, c'est à l'ancien chef d'Etat major des armées, le colonel Gandonou Kodja que la justice s'attaque. Coupable d'un détournement de 32 millions de francs cfa dans les fonds mis à la disposition du Bénin pour son contingent militaire de l'Ecomog, il sera inculpé. Le colonel Gandonou Kodja, qui avait dénoncé à la télévision nationale, l'ex-ministre de la Défense nationale Séverin Adjovi (cité plus haut dans une autre affaire) comme coupable autant que lui dans ce dossier, refuse de se présenter devant la justice.. Après plusieurs convocations sans suite, un mandat d'arrêt a été lancé contre lui.
L'appétit dit-on, vient en mangeant. Après le colonel Gandonou Kodja, c'est un autre "protégé" du président de la République, qui a désormais la justice à ses trousses. Il s'agit du secrétaire administratif permanent de la commission électorale nationale (Cena), Soulé Agbétou. L'homme est poursuivi dans une affaire de mauvaise gestion, qui avait coûté son poste à un préfet béninois. Après avoir refusé par deux fois de se présenter devant le juge d'instruction, il est désormais sous la menace d'un mandat d'arrêt.
Le chef de la sécurité rapprochée du Président de la République, et patron du salon d'honneur de l'aéroport international de Cotonou, le commandant Alexis Babalao, est, également, dans le collimateur des juges. Cité dans le dossier des 70 milliards, il a été jeté en prison le 30 mai 2000. Il doit répondre d'une affaire de mauvaise gestion, datant de l'époque (1978 à 1992) où il avait en charge, la ferme militaire de Kika dans le nord du pays. L'Etat béninois y avait perdu la bagatelle de 6 milliards de francs cfa. Après quatre semaines de prison, le commandant Babalao a dû payer une caution de 12 millions de francs, pour être remis provisoirement en liberté. Ses chances de reprendre sa place dans la garde rapprochée du chef de l'Etat, sont presque nulles.
Cette opération "mains propres", à la sauce béninoise, n'épargne pas non plus le milieu universitaire. Un recteur a été inculpé pour mauvaise gestion, et la directrice des affaires financières s'est retrouvée derrière les barreaux. Piqué dans leur orgueil par les mises en cause émanant des plus hautes autorités de l'Etat, les " hommes de loi " ont décider de se rebeller. Une campagne de moralisation de la vie publique qui ne déplaît pas aux Béninois, lassés de ces scandales, jusque-là impunis.


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